mardi, mars 06, 2007

consequences du rechauffement climatique au Liban

Les conséquences du réchauffement climatiques au Liban:
Crues précoces et moins d’eau à consommer, premiers effets
d’une élévation des températures au Liban


Beyrouth, Février 2007- Le changement climatique est un phénomène global dont l’existence ne fait plus de doute pour la communauté scientifique. De toute évidence, il affecte le Liban qui, à l’instar des autres pays à climat modéré, risque de connaître des hausses de températures de l’ordre de 2 à 4°C. Les conséquences les plus graves concerneront l’approvisionnement en eau qui dépend en grande partie, au Liban, de la fonte des neiges. Les résultats d’une étude menée depuis 2001 sous la direction de Wajdi Najem, directeur du Centre régional de l’eau et de l’environnement de l’ESIB (USJ), montrent que le stock d’eau provenant des neiges passera de 1 200 millions de mètres cubes dans les conditions actuelles à... 700 millions en cas de hausse de deux degrés, et à 350 millions en cas de hausse de quatre degrés. De même, l’altitude d’enneignement durable, le débit des cours d’eau en été, etc en seront tous affectés. L’étude soulève également les défis de la gestion qui naîtront des conséquences du changement climatique. De quoi faire réfléchir...

Rétrécissement des pistes skiables et irrigation problématique dans l’agriculture
«Le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), réuni à Paris depuis le 31 janvier, vient de rendre un rapport alarmant concernant le réchauffement de la planète. Ce quatrième rapport affine les estimations du troisième rapport établi en 2001 : la perspective d’un réchauffement global s’établit entre 1,8°C et 4°C pour 2100, si aucune mesure n’est prise pour contrer cette évolution (voir L’Orient-Le Jour du 3 février). Un consensus semble s’être dégagé pour attribuer la plus grande part de ce réchauffement aux activités humaines, en particulier les émissions de dioxyde de carbone liées aux combustions de produits pétroliers et de charbon. Le rapport scientifique est complété par un résumé aux décideurs préconisant des mesures visant à limiter cette évolution globale et à la prendre en compte dans la planification régionale. Ce document constitue un appel aux gouvernements qui sont sollicités à deux niveaux : au niveau mondial pour établir des accords gouvernementaux limitant les émissions de dioxyde de carbone (le premier accord a été établi à Kyoto en 1992), au niveau local, pour intégrer les impacts régionaux à leur politique d’aménagement.
En effet, le réchauffement global va être ressenti de façons très différentes suivant le contexte local : un réchauffement de 2°C sera plutôt favorable au développement du Canada, ou de la Sibérie, et catastrophique dans les pays sahéliens ; une élévation de 40 centimètres du niveau marin aura des conséquences minimes au Liban, mais nécessitera le déplacement de dizaines de millions de personnes au Bangladesh. Il est nécessaire d’envisager les conséquences locales des changements climatiques locaux en particulier leurs deux composantes principales : la pluie et la température.

Le projet scientifique
«Afin d’évaluer l’impact d’un changement climatique sur le Liban, un projet scientifique a été élaboré en 2001 par le Centre régional de l’eau et de l’environnement de l’ESIB (Creen) sous la direction du doyen Wajdi Najem. Après évaluation, ce projet a reçu le soutien du ministère français des Affaires étrangères (programme Corus), avec une participation de l’équipe Hydrosciences de l’Université de Montpellier.
Les modèles de changement climatique (GCM) prévoient pour le Liban une faible variation de la pluviométrie et une hausse de température moyenne conforme à celle des pays tempérés dans la fourchette de 2 à 4°C pour la fin du siècle dans des conditions de croissance de la concentration de dioxyde de carbone définies (500 ppm à l’horizon 2100). Les impacts les plus significatifs concernent le cycle de l’eau, avec des modifications de la disponibilité de l’eau et ses conséquences avec de nouveaux conflits d’usage de la ressource. La prévision des impacts nécessite d’élaborer des outils de représentation du comportement (les « modèles »), basés sur des mesures des grandeurs physiques in situ.
Dans les régions du Liban non soumises à l’enneigement, les modifications faibles de la pluie et de l’évaporation des sols sont négligeables en comparaison avec les impacts liés aux autres causes d’origine humaine, comme la concentration urbaine et l’extension accélérée de l’irrigation. Les prévisions de ces termes sont suffisamment incertaines, pour cacher l’effet du réchauffement.
L’effet le plus spectaculaire est lié à l’impact du réchauffement global sur l’enneigement, et ses conséquences sur les régimes des sources et des fleuves libanais. Chaque année sur le mont Liban, il peut neiger à partir de 1 000 mètres, et aux altitudes plus élevées, le couvert neigeux peut persister pendant environ 3 mois. Lorsque cette neige fond au printemps et durant l’été, elle participe avec un certain retard sur les pluies d’hiver, à l’alimentation de la quasi-totalité des cours d’eau libanais. La fonte des neiges alimente non seulement les fleuves coulant entièrement au Liban, les fleuves côtiers et le Litani, mais aussi l’Oronte, fleuve international, qui, après avoir traversé la Békaa-Nord et la Syrie, se jette dans la mer en Turquie à Antakya.
Pour aborder le problème de l’impact du réchauffement sur l’enneigement et ses conséquences, et en raison de l’absence de données chiffrées sur cette question, le Creen a lancé, en 1999, un grand programme scientifique en deux volets. Le premier volet a consisté à instrumenter le haut bassin du Nahr el-Kalb, pour déterminer les caractéristiques de la neige, les conditions de sa chute et de sa fonte, sa répartition en surface et l’épaisseur du manteau neigeux. Ces études ont commencé en décembre 1999, sous la direction de J.O. JOB, directeur de recherches à l’Institut de recherches pour le développement. Elles se sont poursuivies jusqu’à fin juillet 2004, et ont fait l’objet de nombreuses publications.
Trois étudiants de DEA ont effectué les mesures de terrain et soutenu leurs mémoires sur le sujet. Une thèse de doctorat a été soutenue en 2006 (Angèle Aouad). Des équipements ont été installés : 3 stations météo dont une à Ouyoun el-Simane à 1 880 m.
Ce dispositif relativement lourd a permis de recueillir les données nécessaires à la compréhension des mécanismes et à l’estimation des paramètres, qui conditionnent l’évolution dans le temps de l’équivalent en eau du couvert neigeux.
Le second volet a consisté à élaborer des outils mathématiques, qui, à partir des données recueillies sur le terrain, sont capables de prévoir à longue échéance les comportements du couvert neigeux, le débit des sources et des fleuves, dans les conditions nouvelles créées par le changement de température. Cette partie a été menée à bien sous la direction de C. Bocquillon, professeur émérite de l’Université de Montpellier.
Une dizaine d’étudiants en DEA ont participé à l’élaboration de ces outils mathématiques et une thèse a été soutenue sur le sujet (Antoine Hreiche).

Les résultats
« La quantité d’eau précipitée en moyenne sur le territoire libanais est d’environ 9 000 millions de mètres cubes, dont environ le tiers sous forme neigeuse. En raison des variations thermiques autour de 0°C, une grande partie de cette neige va fondre aussitôt tombée. Mais l’accumulation des quantités non fondues va constituer un stock, qui atteint son maximum au mois de mars, à la fin de la saison des pluies. Lors de la fin du printemps et de l’été, ce stock, en fondant, assurera le soutien des débits des sources et des fleuves.
Dans les conditions climatiques actuelles, ce stock peut être estimé en moyenne à 1 200 millions de m3, ce qui est considérable (5 à 6 fois la capacité de stockage du barrage de Qaraoun). Un réchauffement de 2° réduirait ce stock à 700 millions de m3, un réchauffement de 4° à 350 millions de m3. On voit donc l’impact considérable du réchauffement planétaire sur l’enneigement du Liban. Ce fait est dû essentiellement à la position géographique du pays situé autour du 32e parallèle, qui constitue une limite inférieure de l’existence de neige permanente. Un réchauffement de 2° équivaut à un déplacement vers le Sud de 200 km.

a- Impact sur l’enneigement
« L’altitude d’enneigement non éphémère est en l’état actuel de 1 500 mètres. Elle monte à 1 700 mètres avec un réchauffement de 2°C, et à 1 900 mètres avec un réchauffement de 4°C. La durée d’enneigement (skiable) pour une station située à 2 000 mètres est de 3 mois en moyenne. Cette durée passerait à 45 jours avec un réchauffement de 2° et à 1 semaine avec un réchauffement de 4°. L’impact sur les conditions de fonctionnement des stations de sports d’hiver serait considérable. L’hiver particulièrement doux en France cette année préfigure ce que sera une année sur deux dans l’avenir : les stations de moyenne montagne n’avaient ouvert que la moitié de leurs pistes au 1er février. Dans ces conditions, les investisseurs hésitent dans la réalisation d’aménagements coûteux (télésièges, canons à neige, etc…), dont l’amortissement est prévu dans des dizaines d’années.

b- Impacts sur les sources et les rivières
« Les sources et les fleuves côtiers libanais ont un régime pluvio-nival caractérisé par une alimentation partagée environ 65% par le ruissellement et 35% indirectement au travers de la fonte de la neige. Cette alimentation joue un rôle essentiel de régulation de l’hydrologie libanaise. Le stock neigeux va fondre en avril, mai, juin et même juillet, alors que la saison des pluies est finie. Une élévation de la température va augmenter les débits d’hiver en décembre, janvier, février, alors que la demande d’utilisation est faible. En l’absence de stockage, cette eau sera perdue. Par contre, au mois d’avril, mai, juin, le stock neigeux plus faible ne pourra plus assurer un soutien efficace des débits, alors que la demande en eau d’irrigation est maximale. Les dates de franchissement de débits d’étiage sont avancées de 20 jours pour un réchauffement de 2°, et de plus d’un mois pour 4°. Les dates de reprise des débits liés aux premières pluies sont inchangées, ce qui entraîne un allongement de la durée de tarissements des sources et des fleuves, d’un mois pour 4°, ce qui est considérable au niveau de la gestion des ressources.
Les changements des régimes des cours d’eau entraînent des modifications des régimes des crues. Le Liban est un pays à risque pour de tels événements (la crue du Abou Ali a causé plus de 300 morts en 1955). À l’heure actuelle, les zones littorales libanaises peuvent être le théâtre de crues pluviales en février-mars et de crues de fonte de neige, suite à des coups de khamsin en mai-juin. En cas de réchauffement de 4°, les crues d’hiver pourraient être renforcées de 30%, ou même plus, car les experts envisagent un dérèglement du système pluvieux, avec apparition d’épisodes extrêmes.

c- Les défis de la gestion d’un changement climatique
« Les impacts du réchauffement climatique posent de graves questions aux aménageurs en modifiant les perspectives d’évolution économique et humaine à des échéances de l’ordre de celles des plans d’aménagement
Un réchauffement de 4 degrés accélérerait la décrue des fleuves d’une vingtaine de jours. Cette diminution de la ressource serait compensée par l’augmentation de température, qui permettrait une mise en culture et ainsi des récoltes plus précoces. On peut penser que l’agriculture irriguée ou non saurait s’adapter en raison de la longue pratique d’adaptation du monde agricole aux dates de semis. Le problème viendrait beaucoup plus de conflits avec les usages urbains, en particulier la constitution de stocks importants nécessaires à l’alimentation urbaine sur une saison de pénurie allongée d’un mois.
En raison du raccourcissement de la saison de remplissage des réserves, de nouveaux réservoirs de stockage superficiels et souterrains seraient nécessaires, avec des volumes considérables nécessités par la disparition du stock neigeux,
Les perspectives de réchauffement climatique que nous venons d’examiner sont totalement liées aux hypothèses d’émission de dioxyde de carbone au niveau mondial. Elles supposent une maîtrise de ces émissions à un niveau raisonnable. Certains pays ont déjà adopté des mesures de limitation, l’Europe en particulier. Les États-Unis semblent plus réticents, malgré l’ouverture récente du président Bush. Il sera difficile de convaincre certains pays émergents de ralentir leur croissance pour sauver d’autres pays de catastrophes majeures.
Au niveau national, il est difficile de définir des stratégies de développement comportant de très nombreuses possibilités. Les responsables gouvernementaux doivent décider dans le cadre d’un avenir incertain. Mais n’est-ce pas le propre des choix politiques ! »

Wajdi NAJEM
Directeur du centre régional de l’eau et de l’environnement - ESIB

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