jeudi, novembre 23, 2006

Fallait-il que?

Faut-il qu’ils meurent pour qu’on les regrette??

Et avant même le 14 février 2005, ce funeste jour où l’on tua Rafic Hariri, le Liban a été une large place ensoleillée pour des séries d’exécutions, d’attentats et d’assassinats divers et variés.

Et Ramzi Irani alors ? A commencer par lui, le 7 mai 2002, cette matinée où il disparut kidnappé en pleine rue Hamra alors qu’il rentrait chez lui, pour célébrer le 5ème anniversaire de sa fille Yasmina et retrouvé 20 jours plus tard, mort et torturé, abandonné dans le coffre de sa voiture.

Je me permets d’en parler, au tout début de cette petite pensée, lui que je connais depuis que je suis née. Lui dont la famille a fait partie de ma famille. Lui dont je ne partageais pas les idéaux, ni les convictions, moi la fille de gauche, la fille à gauche, la fille qui marche sur l’autre côté de la rive sans jamais trouver le pont.

Lui dont on ne retrouva jamais l’assassin et dont on peine à parler aujourd’hui, lui l’un des premiers à payer de sa vie.

Et puis trois ans plus tard, vint la série d’attentats. Il y a eu les chanceux, les bénis, les oubliés de la mort qui en réchappèrent. Marwan Hamadé, Elias El Murr, May Chidiac. May qui en passant est la première femme cible de tel agissements. Pour le Guinness Book of Records des horreurs, je pense qu’elle aurait préféré ne pas y être.

Et puis les autres. Hariri, Flayhane, Kassir, Hawi, Tueni, Gemayel et les quelques 1200 tués lors de la dernière guerre de juillet 2006 dont le combat était autre, différent, mais qui, porteurs de la même nationalité, sont morts aussi. Ceux sans noms, sans paroles.

Ne restera d’eux tous que des images sur des murs qui sortent du symbole même pour devenir l’image immobile et fixe de la photographie d’un deuil. Un visage connu, reconnu, méconnu, devenant peu à peu inconnu, évasif et qui semble doucement murmurer :

Voici la ville qui va servir de décor aux évènements. C’est ici que je suis mort et de là que je m’éloigne. Je vous laisse avec mes amis et les autres et moi je pars. Je vous laisse ma photographie, seul témoignage de mon existence, seule attestation du fait que je fus car aujourd’hui je ne suis plus. Je vais survivre dans vos souvenirs et puis disparaître.

Nous ne sous souvenons pas nécessairement des figures que nous voyons le plus fréquemment. Dépouillés de leur dimension humaine, ils deviennent figuratifs et non plus représentatifs. Et à recréer nos propres mémoriaux contre l’oubli et puis changer de vie. Pour enrayer le sentiment de culpabilité par rapport à soi, aux autres et à son propre pays, la culpabilité d’être impuissant, nous nous dédoublons en des dizaines de photographie pour orner les murs. Décorer le vide et la destruction par un ultime cri de présence.

« Trop de mémoire ici, le trop d’oubli ailleurs pour ne rien dire de l’influence des commémorations et des abus de mémoire et d’oubli. » disait Ricœur.

Ils ne sont déjà même plus mémoire, même pas un souvenir mais un référent, un signe, un concept qui se fixe sur un support. Ils ne parlent pas mais on parle en leurs noms et leurs images se déploient sur un drapeau, un tissu, une pancarte le temps d’une photo. Ils vont peu à peu se résumer en une suite de photo dans la photo, de photo de la photo.

Et Veyne qui disait, lui : « L’âme populaire agrandit les grands faits nationaux et la légende a pour origine le génie des peuples qui fabule pour dire ce qui est vraiment vrai ; ce qui est le plus vrai dans les légendes, c’est précisément le merveilleux : la se traduit l’émotion de l’âme nationale ».

L’âme nationale ne saura peut être jamais qui assassina toutes ces photos ni pourquoi les photos pleurent ni pourquoi elles jaunissent.

Elle ne saura pas pourquoi les légendes naissent ni pourquoi la vie continue quand même et pourtant elle se laissera porter par la vie.

Le combat continue, la lutte s’exacerbe. Nous continuerons à allumer des bougies et à brandir des présences en papier affichées sur la longue liste des absences mais fallait-il qu’ils meurent pour qu’on les regrette et pour qu’on puisse avancer ??

3 Comments:

Blogger Moumout said...

Il est des moments où l’absence appelle l’absence. Et les prénoms s’égrènent lentement, comme les perles d’un chapelet. Et l’absence un hymne. Elle écrit sur nos visages des pages de roman. Et la douleur d’une main cognée par inadvertance sur l’angle réelle d’une pierre nous ancre dans une ville où les soucis sont futilement agaçants. Et le bateau était à la dérive Un grand classique. Mais l’embarcadère a surgit par hasard, des limbes de ma mer natale. Là est sa prémonitoire importance. Et tous les visages y étaient. Moi, elle et tous les autres. Et tous cherchaient. Et nul ne trouvait. Et cinq morts assis en cercle sur une place se racontent des histoires pour ne pas céder à la tentation bariolée du sommeil. Les traces de la foule. Et moi qui ne sais plus. Quel est ce jeune homme pâle et presque barbu qui parlait de changer le cours de l’Histoire ? Qui est ce jeune homme ivre de mort et de victoire qui dessinait sur son corps un trèfle à quatre feuilles ? Il faudrait avant que l’Histoire soit, qu’elle ait un cours et que la poétesse ne soit pas absente, parce qu’elle est trop morte

10:11 PM  
Blogger Jez said...

le vrai peuple libanais ne veut plus de violence fratricide (ne sommes nous pas tous frères et soeurs?). Ne laissez jamais tomber vos appels à la paix, que vous soyez ici, là-bas, ou encore ailleurs! Si le prix de la paix est de s'exiler, ainsi-soit-il.

10:01 AM  
Blogger hoda said...

je ne connais pas le prix de la paix. je sais juste qu'il coute cher. tres cher.
a quel point allons nous etre prets a payer???

11:58 PM  

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